L’estampe

L’art du multiple

Estampe de Kiyoshi Hasegawa
Estampe de Kiyoshi Hasegawa

Le terme « estampe » définit l’image obtenue par différents procédés de reproduction à l’aide d’une matrice, ainsi que ces procédés eux-mêmes.
Connue depuis longtemps en Orient, ce n’est qu’à la fin du Moyen Âge qu’elle apparaît en Occident, dans les milieux de l’orfèvrerie et à la faveur de l’invention de l’imprimerie.
Trois grandes familles de techniques existent :
– les procédés dits « en relief » (taille d’épargne) qui apparaissent en premier : gravure sur bois puis linogravure beaucoup plus tard,
– les procédés dits « en creux », ou gravure proprement dite, (taille douce) de taille directe (burin, pointe sèche, manière noire), ou indirecte, par l’action d’un acide (eau-forte, aquatinte…),
– les procédés dits « à plat » : lithographie et sérigraphie.
On pourrait y ajouter le monotype qui, à la différence des autres procédés, ne produit qu’une seule épreuve, ou encore les procédés numériques apparus tout récemment.
Unique procédé de reproduction mécanique des images avant l’invention de la photographie, le rôle premier de l’estampe a donc été la multiplication et la diffusion de celles-ci à une échelle inédite, cette révolution technologique n’ayant eu d’égale que celle de l’imprimerie dans le domaine de l’écrit. Elle-même a joué un rôle considérable, particulièrement en des périodes où l’alphabétisation n’était pas encore très répandue, dans la propagation des connaissances, des idées, des modes, en offrant à un vaste public des objets bon marché, faciles à transporter, que l’on pouvait conserver, montrer à d’autres, faire circuler ou coller au mur, chez soi ou dans la rue…
Dans ce cadre, l’estampe a rempli un certain nombre de fonctions qui peuvent être documentaires (illustrations de livres, de revues, dessins de presse…), religieuses (images pieuses, …), politiques, pédagogiques ou récréatives (images d’Épinal…), publicitaires, (affiches, …), etc., l’aspect esthétique de toutes ces images n’étant, pour autant, jamais indifférent, qu’on la considère sur le moment… ou beaucoup plus tard !
Elle ne perd pas de sa vitalité quand, ce rôle se réduisant, elle n’a plus qu’un rôle esthétique.
Mais l’estampe, au moins pour une partie de sa production, acquiert très tôt une valeur propre au sein même du monde de l’art. Elle a tout de suite été pratiquée par de grands artistes désireux non seulement de diffuser largement leurs œuvres mais également d’explorer les ressources particulières à ce médium original, celui-ci leur servant également à s’informer de la production de leurs contemporains. On sait l’importance qu’ont eue ces échanges et ces confrontations dans la propagation des styles européens, au moins entre le XVIe et le début du XIXe siècle…
Souvent œuvre de collaboration, l’estampe est dite « originale » quand l’artiste est l’auteur de la planche qui servira à tirer les épreuves ou, au moins, du dessin qui en constitue le modèle explicite, la réalisation se faisant souvent de concert avec les autres intervenants… À l’estampe originale, dont la définition a varié selon les époques, on oppose généralement la gravure d’interprétation où il s’agit pour le graveur de « traduire » l’œuvre – le plus souvent picturale – d’un autre artiste sous la forme d’une estampe.

Plus qu’une technique

Matrices modernes et anciennes pour l’estampage des décors de cloches
Matrices modernes & anciennes pour l’estampage

Il est fort difficile de définir le domaine de l’estampe. Voici comment Michel Melot défini l’estampe : « Le mot a une signification technique (comme l’anglais print) et désigne une image obtenue par pression d’un support (en général du papier) contre une matrice. Sa forme la plus élémentaire est l’estampage, où l’impression se fait en moulant le support sur le relief ou en frottant une encre sur le support même pour faire apparaître le relief. Ce procédé, très utilisé pour reproduire les monnaies, les pierres tombales, ou n’importe quelle pierre gravée, était, semble-t-il, connu en Chine dès l’époque Han (~ 206-220). Mais l’estampe se distingue de l’estampage et le fait oublier dès l’invention de la presse à imprimer, perfectionnée pour les images dès le milieu du XVe siècle. Pour obtenir des images très fines, gravées en creux sur cuivre (taille-douce), on doit utiliser une presse spéciale très puissante et d’un maniement pénible : le tirage de chaque épreuve est une opération longue et délicate. C’est pourquoi on développa au XIXe siècle l’usage de la lithographie, où l’image est fixée par une graisse sur une pierre sans relief. La presse (presse à râteau) est alors plus simple, mais puisqu’une pression intervient on peut encore parler d’estampe. Si l’on s’en tient à cette définition une photographie n’est pas une estampe, mais en revanche toutes les reproductions photomécaniques (affiches, photos de journaux) en sont. Un pochoir n’est pas une estampe, car la couleur y est déposée comme pour un dessin ; cependant la sérigraphie (qui utilise le principe du pochoir) est une estampe, car l’encre est écrasée à travers le tissu. Un tampon est-il une estampe ? Si l’on s’en tient à l’étymologie et à la technique, on ne saurait trouver de différence de principe entre un cachet et une gravure. Il semble donc bien hasardeux de définir l’estampe en fonction d’une technique. On peut cependant en conclure que la nature de l’estampe est de reproduire une image, mais ni le travail fait à la main (pour différencier l’estampe de la photo), ni le relief (qui exclurait la lithographie), ni le support (la sérigraphie imprime sur tout support), ni le nombre des images reproduites (le monotype est l’impression d’un dessin à l’encre qu’on écrase sur un papier et dont on n’obtient qu’une seule épreuve, parfois deux) ne peuvent apporter de critères indiscutables.
Avant l’invention de la photographie, les procédés de reproduction de l’image étaient relativement peu nombreux. Le mot «estampe» recouvrait tous ces procédés et signifiait, en fait, «image reproduite». Pour conserver cette signification, il faut aujourd’hui étendre l’éventail technique jusqu’aux procédés photomécaniques et même à ceux de photocopie. Actuellement, sous l’impulsion d’une certaine propagande commerciale, on voudrait accréditer l’idée que l’estampe est une image reproduite par des moyens traditionnels, mais à peine cette idée est-elle répandue pour sauvegarder le commerce de l’estampe que les artistes eux-mêmes la rendent caduque en utilisant, soit par facilité, soit par nécessité expressive, les procédés de report modernes. La définition de l’estampe «originale» ou «authentique» par son exécution manuelle (par la main de l’artiste même) est destinée à devenir de plus en plus impropre, à moins de négliger toute recherche artistique et toute diffusion de l’image que permettent ces moyens nouveaux. La différence entre la photographie de journal et l’œuvre d’art n’est évidemment pas d’ordre technique et il est souhaitable que les artistes expérimentent tout champ nouveau et que les éditeurs diffusent leurs œuvres. On peut dire par conséquent qu’il n’y a pas aujourd’hui de définition précise de l’estampe et encore moins de l’estampe dite originale (estampe d’artiste), qu’on voulait, au XIXe siècle, opposer à la photographie, tant que les techniques par lesquelles on peut obtenir le report d’une image ne sont pas fixées elles-mêmes, et il n’est pas souhaitable qu’elles le deviennent. Cette absence de limites atteste la vitalité des recherches graphiques et laisse pressentir des ressources encore inexplorées.
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